Tribune · recherche et économie sociale et solidaire

L'économie sociale et solidaire a aussi sa place dans la recherche

Chercheur·e·s, laboratoires, organisations associatives et syndicales, élu·e·s : nous appelons à reconnaître les acteurs du lien social — associations, coopératives, mutuelles, collectivités — comme des partenaires de recherche à part entière.

La France connaît depuis longtemps les coopérations entre recherche publique et entreprises privées lucratives. L'Association nationale de la recherche et de la technologie (ANRT), créée en 1953, avait déjà pour ambition de rapprocher industrie, recherche et pouvoirs publics. En 1981, la création de la Cifre (Convention industrielle de formation par la recherche) prolonge cette volonté. Elle permet à un doctorant de réaliser sa thèse au sein d'une entreprise tout en étant accompagné par un laboratoire public. Depuis plus de quarante ans, le monde économique et celui de la recherche ont ainsi appris à travailler ensemble.

Une autre coopération est beaucoup moins connue. Il s'agit de celle qui associe la recherche aux acteurs de l'économie sociale et solidaire. Associations, centres sociaux, crèches associatives, coopératives, mutuelles, collectivités territoriales, structures culturelles, sportives ou éducatives ne sont pourtant pas à la périphérie de la vie collective. Elles accueillent des publics, répondent à des besoins sociaux et inventent des réponses dans des domaines aussi différents que la santé, l'éducation, l'habitat, l'alimentation, la mobilité, la culture ou la citoyenneté.

Ce sont aussi des lieux où se posent des questions de recherche. Comment accompagner le vieillissement ? Comment lutter contre l'isolement ? Comment faire évoluer les pratiques éducatives ? Comment organiser autrement la mobilité ou l'accès à l'alimentation ? Les réponses sont souvent cherchées dans les laboratoires. Elles se trouvent aussi dans les associations, les coopératives, les mutuelles ou les collectivités qui tentent chaque jour d'y répondre.

Pourtant, ces acteurs ont rejoint tardivement l'histoire de la Cifre. Il a fallu attendre 2000, dix-neuf ans après la création du programme, pour qu'ils puissent y accéder.

Depuis, la situation évolue. Dans son évaluation des fins de Cifre 2023 et 2024, publiée en novembre 2025, l'ANRT indique que 28 % des employeurs de l'économie sociale et solidaire interrogés n'avaient jamais travaillé avec un laboratoire public avant la Cifre.

Ce premier contact semble pouvoir durer. 93 % des responsables interrogés envisagent de renouveler l'expérience dans les cinq ans, et 97 % se disent satisfaits.

Il reste pourtant à changer d'échelle. Les employeurs du lien social doivent pouvoir être considérés comme des partenaires de recherche à part entière. Non parce qu'ils remplaceraient les laboratoires, mais parce qu'ils travaillent sur des réalités auxquelles la recherche cherche précisément à donner du sens.

Des expériences montrent que cette coopération peut fonctionner. Dans l'éducation, le réseau des LéA-IFÉ associe depuis 2011 chercheurs et acteurs éducatifs. Son bilan 2023-2024 recense 155 expériences. Les questions étudiées partent des pratiques des enseignants et sont travaillées avec eux. Le savoir scientifique ne vient pas simplement apporter une réponse à un professionnel. Il se construit avec lui.

Cette démarche existe aussi dans le champ de l'innovation sociale. Le LabCom DESTINS, porté par la MSHS de Poitiers, le CNRS et la Scop Ellyx, travaille avec des acteurs des territoires sur l'innovation sociale, l'économie locale et la gouvernance.

Pourquoi ne pas développer davantage cette approche dans l'économie sociale et solidaire ? Les chercheurs y trouveraient des terrains d'étude, des pratiques à observer, des questions nouvelles. Les structures, elles, pourraient bénéficier d'un temps de recherche dont elles disposent rarement seules. Les élus et les institutions publiques y gagneraient aussi une meilleure connaissance des politiques qu'ils conduisent et de leurs effets.

Il ne s'agit pas de demander aux chercheurs de renoncer à leurs exigences, ni aux professionnels de se transformer en universitaires. Le chercheur apporte ses méthodes. Le professionnel connaît les usages, les contraintes et les évolutions de son secteur.

C'est aussi une autre conception de la recherche qui se dessine. Une recherche qui ne serait pas seulement produite dans les lieux qui lui sont consacrés, mais aussi nourrie par ceux où se jouent les transformations sociales. Une recherche qui ne considère pas les acteurs de terrain comme de simples objets d'étude, mais comme des partenaires à part entière.

L'ANRT a contribué à ouvrir la Cifre aux structures de l'économie sociale et solidaire. Il faut maintenant aller plus loin. Il faut encourager les chercheurs à investir ces terrains et donner aux employeurs du lien social les moyens d'accueillir davantage de travaux de recherche.

Les associations, coopératives, mutuelles ne sont pas seulement celles qui prennent en charge une partie de nos besoins collectifs. Elles sont aussi des lieux où s'inventent des façons de vivre, de travailler et de faire société. À ce titre, elles ont leur place dans la recherche française.

La question est celle de la place accordée aux savoirs issus du terrain. Si la recherche veut contribuer au bien commun, elle ne peut pas seulement regarder la société depuis l'extérieur. Elle doit aussi travailler avec ceux qui la font vivre, et notamment avec les acteurs de l'économie sociale et solidaire, du lien social et familial.

Tribune par Solidarité Roquette. Contact : direction@solidariteroquette.fr.

Signer la tribune

Je signe, au titre de mon collège

Votre signature n'est comptée qu'après validation par le lien reçu par courriel. Les informations recueillies sont utilisées par l'Association Solidarité Roquette dans le seul but de gérer les signatures de cette tribune. Le courriel n'est jamais publié ni transmis à des tiers, et l'adresse IP n'est pas conservée. Les données sont supprimées au plus tard le 31 décembre 2027. Accès, rectification, suppression : direction@solidariteroquette.fr.

Les signataires

Ils et elles ont signé

Chargement…